Qu’est-ce qu’un entrainement de karaté ?
A la différence de la plupart des sports, le karaté peut se pratiquer sans compétition. Bien évidemment, lorsqu’il s’agit d’un loisir, peu importe le sport, il est possible pour le pratiquant de ne pas faire de compétition. Cependant, la réussite se mesurera généralement par un total de points, de buts marqués, quand bien même il s’agisse d’une rencontre amicale. En karaté traditionnel, pas de point, pas de perdant… Mais alors quel est le sens d’une telle pratique ?
En japonais, l’entrainement de karaté se dit « keiko ». Le mot « keiko » veut dire pratique, travail ; littéralement « étude des choses anciennes » ou encore « regarder les choses du passé ». Cela veut dire retourner sans cesse sur les formes héritées du passé pour y éprouver les sensations. Lorsqu’un pratiquant exécute un kata ou un kihon (mouvements codifiés), il ressent le rythme des déplacements, la coordination du souffle, les difficultés d’apprentissage… Il partage les sensations physiques déjà vécues par d’anciens pratiquants et assure par son apprentissage la continuité pour que de futurs élèves puissent expérimenter à leur tour. En ce sens il est un trait d’union entre le passé et le présent, un placement juste dans le temps et l’espace. Quand les sensations inondent la personne dans son entièreté, l’ego s’efface et le karaté rejoint l’enseignement du Zen : « ici et maintenant ».
Répéter des formes anciennes est aussi un renouveau. Le pratiquant adopte sans cesse un regard neuf sur ce qu’il fait. En japonais cela s’appelle « mushin » : « l’esprit du débutant ». En dehors de toute fausse humilité et souffrance assumée de répétition, le pratiquant cherche à se libérer de ses a priori et à ressentir chaque technique comme s’il s’agissait de la première fois. Il s’agit d’une recherche constante de joie afin de retrouver la saveur de l’émotion primaire, tel un nouveau-né qui découvre la mer ou la forêt pour la première fois.
Pour parvenir à ses fins, le pratiquant doit se mettre en quête de l’harmonie et l’éprouver. Il doit faire face aux difficultés de la technique, faire face à un adversaire et éviter de tomber dans la facilité en refusant le combat par manque de sincérité. Il doit trouver l’équilibre, tel un funambule qui s’ajuste sans cesse entre ses deux guides que sont l’art (l’expression de soi) et le martial (l’acceptation de l’adversité). Il s’agit de la voie du milieu, le juste alignement du corps et de l’esprit, exprimé par la formule japonaise « ten chi jin » : « le ciel, la terre et l’homme ».
Le karaté fait partie des Budo et s’appuie sur l’héritage spirituel des Samouraïs. Il n’a rien à voir avec la recherche de confrontations et de violence décomplexée. Le Budo, puise son enseignement dans la recherche d’union de l’apparente opposition entre la vie et la mort. Pour le pratiquant, il s’agit de s’assurer de détruire son ego (la mort) afin de retrouver la présence en l’instant (la vie). A ce titre nous pouvons citer les mots très justes du peintre Ricardo Cavallo : « Je me dis toujours qu’un tableau n’est pas fait pour faire joli. C’est une question de vie ou de mort, tout simplement. »
Pour terminer, le pratiquant ne doit jamais oublier de trouver l’accord entre son imaginaire et la réalité. « karate wa keiko » : « le karaté c’est le keiko ». Il faut avant tout s’entraîner, car toute cette poésie n’a de sens que si l’on s’assure de pratiquer en toute simplicité, régulièrement et avec envie.
A. Bleunven
La voie : du dojo à la vie. Traduction du texte de Luigi Zola.
Sur le tatami on apprend vite qu’il ne suffit pas de réaliser une technique correcte. Un coup de poing peut être précis, puissant, impeccable… et pourtant, vide. Un kata peut être parfait en forme… et pourtant il est mort. Vous le comprenez quand vous observez les plus grands Maîtres : leurs mouvements ne sont pas que des techniques, ils sont la vie qui s’exprime.
Je me souviens d’une démonstration de Senseï Shiraï où le dojo s’est tu. Ce n’était pas la vitesse avec laquelle il frappait, ni la force. C’était la présence. Chaque geste était plein, vibrant, comme s’il parlait sans mots. Le corps jouait, mais c’est l’esprit qui bougeait. A ce moment vous comprenez que le vrai karaté n’est pas une imitation de forme, mais une incarnation de l’esprit.
Ça a changé ma pratique.
Essayer de « bien faire » n’était plus suffisant : j’ai dû apprendre à « être à l’intérieur » du geste. Chaque coup de poing, chaque coup de pied est devenu une méditation en mouvement, une prière silencieuse. Le tatami a cessé d’être juste un lieu d’entraînement : c’est devenu un lieu sacré. LA VIE.
En dehors du dojo, la même vérité se manifeste dans tous les domaines de la vie. Vous pouvez travailler avec précision, mais sans âme. Tu peux avoir une bonne relation, mais sans présence. Vous pouvez remplir vos journées d’activités, mais rester vide à l’intérieur. J’ai rencontré des gens sans faille dans leur rôle, mais dépourvus d’esprit : managers efficaces, artistes techniquement brillants, professionnels à succès. Et pourtant, il manquait quelque chose. Comme un kata parfait, mais mort.
J’ai aussi rencontré l’inverse : des gens simples, sans titres ni accolades, mais pleins d’esprit. Chaque mot qu’ils ont dit, chaque mouvement qu’ils ont effectué était vivant. Ils n’étaient pas parfaits, mais ils étaient réels. Leur présence a laissé une marque.
La vie ne se mesure pas en résultats, mais en présence incarnée. Pas dans ce que vous faites, mais dans ce que vous êtes tout en le faisant. Quand l’esprit s’incarne, chaque geste devient significatif. Un travail ordinaire devient un acte de vérité, une rencontre occasionnelle devient un moment sacré. INTÉGRATION.
Le karaté m’a appris que l’esprit n’est pas quelque chose de séparé du corps, mais son âme visible. Pratiquer le Do signifie apprendre à incarner l’esprit dans chaque mouvement. Sur le tatami, cela signifie non seulement jouer, mais vivre le geste.
Dans la vie, cela signifie ne pas jouer des rôles, mais apporter de l’authenticité à chaque action. L’esprit incarné ne signifie pas chercher la perfection externe. Cela signifie donner de la plénitude à ce que vous faites. Un coup de poing imparfait mais plein d’esprit vaut plus que cent coups de poing techniquement correct mais vides. Un mot honnête vaut plus qu’un discours brillant mais faux.
Le chemin du dojo à la vie est le suivant : passer de l’apparence extérieure à la substance, de la forme à la présence, de la récitation à l’incarnation.
Et cela demande du courage, car cela vous oblige à faire tomber vos masques. Vous ne pouvez pas incarner l’esprit si vous vous en tenez à l’apparence. Quand tu apprends à le faire, tu découvres que chaque geste quotidien peut devenir un acte sacré.
Vous n’avez pas besoin d’un temple, vous n’avez pas besoin d’un rituel spécial : le temple est le corps, le rituel est la vie.
L’esprit incarné est le véritable don : l’union du ciel et de la terre, du corps et de l’âme, de l’action et de la conscience.
L. Zoia.